La Dame de Byblos
LA VOIX MONTE dans le lointain.
À peine son éclosion. Son aube, qui doucement déchire le voile déjà presque transparent qui recouvre la ville, fragile silence d’ombres et de lueurs que griffe la stridence des pneus d’une voiture aussitôt avalée par l’asphalte des rues. Ici, un mauvais goudron d’Afrique chante une plainte sempiternelle.
La montagne, là-bas, s’ensanglante et la voix s’étouffe dans une lumière trouble, goutte de beauté mélancolique qui tremble sur la vitre sale du ciel. La ville, peu à peu, se réveille de son bref et mauvais sommeil. La toux d’un klaxon ou le cri d’un homme s’élèvent au milieu d’une poussière sonore qui enveloppe de chuintements de moteurs et de rumeurs profondes, comme d’un linceul, la pure prière du matin venue de l’autre côté de la ville et du monde.
Beyrouth. Quartier d’Ashrafieh. Et le sentiment, soudain, au fond de son cœur, d’une plénitude que l’Orient lui a révélée, dès son arrivée sur cette terre encore pleine des fureurs de son enfance.
Éveil à la beauté inconnue et tragique de sa vie. Révélation d’aurore.
Chacun de ses réveils est une renaissance, un don de la vie : il se lève nu et s’offre à la ville, à la mer qu’il devine au loin, à la montagne qui le sépare des déserts de l’Orient, au silence qui monte dans son cœur et l’unit au monde, à l’émerveillement d’être vivant, là face aux lents cortèges des hommes qui traversent les âges et les splendeurs terribles des rêves de leurs dieux.
Il passe doucement la main sur la vitre, touche les cieux, caresse la lumière apaisée par la nuit et vibrante des promesses du jour.
Il s’ouvre au chant de la prière, plein du désir de se simplifier, de se purifier, de s’en laisser remplir comme d’un amour brûlant – et encore son désir est-il une joie trop turbulente dont il lui faudrait pouvoir se dépouiller afin qu’une autre joie, inconnue, plus profonde, plus pénétrante et subtile, envahisse son corps comme, à l’instant présent, celle de sentir bouger en lui le monde gonfle son âme d’une ferveur très pure et la projette au dehors, enfin délivrée des fatigues et des inquiétudes du voyage.
Comme cette terre, il a mille ans ; comme ce monde blessé, bouleversé et passionné, il se lève, ainsi qu’au premier jour, et titube au milieu des décombres de sa vie, devenu, pour quelques instants, immortel et pareil à ces dieux qui dorment sous la terre…
Oh, présence à l’état pur de l’éternité dans cette voix sombre et fragile qui chante sa louange, remontée de la nuit des temps pour étendre sa clarté sur les espaces vierges du rêve des hommes ! Obscur chaos surgi d’une très ancienne mémoire et d’où se délivre, comme un chant à l’intérieur du chant, la prière retrouvée, originelle et sans cesse réinventée, presque impossible à concevoir, éternellement inconnue, qui hante l’homme depuis le commencement et le révèle à lui-même.
Sur cette terre où les dieux se révélèrent aux hommes, l’homme, sans cesse, se révèle aux dieux.
Il se souvient du Caire.
À quatre heures du matin, du balcon qui domine le Nil et la ville dont on sent battre le sang violent sous la main protectrice de la nuit large et calme, au milieu d’un songe de voiles brunes et blanches glissant, tels des traîneaux, sur la neige épandue par la lune, soudain surgirent, foyers s’allumant l’un après l’autre et comme l’un à l’autre, les appels à la prière des quatre coins de la ville et l’appel du cœur des hommes à la douceur des nuits.
Chant intense et apaisé, calme et brûlant, d’où le soleil renaît chaque jour comme du ventre de la ville, terrible et dévorateur, pour jeter dans les millions d’âmes venues survivre au bord des eaux le feu d’une tragédie éternelle.
Chant de la ville immortelle, où l’on naît et meurt plus qu’ailleurs, charriant sa multitude misérable et colorée comme le fleuve ses rêves et ses cadavres.
Chant mélangé aux sables du désert, aux troubles nuées de la cité tentaculaire, à l’odeur de la vie humaine, noyée de parfums d’épices, de soleil et de mort – formant une essence unique, incomparable, qu’on ne respire que là.
Mais un autre chant respire dans sa chair. Il est rare qu’une journée passe sans qu’il fasse silence en lui-même, ne serait-ce que quelques minutes, et ne ferme les yeux, intérieurement, sur tout ce qui s’éveille à ses sens, pour laisser s’entrouvrir cette fleur de son âme.
C’est une autre prière qui monte vers le même Dieu, vers le même Inconnu. C’est le même rêve, la même aspiration à vivre dans la paix.
C’est la même louange, la même imploration.
La même éclosion du silence.
C’est le même appel, la même demande, simple, universelle.
C’est la prière du cœur, commune à tous les hommes et à toutes les femmes.
Ce jour‑là, il a pris un service jusqu’au quartier arménien de Dora, au nord de Beyrouth ; de là, un mini‑bus rempli de fumée et de sommeil. Les fenêtres baissées, bientôt, laissent respirer une fraîcheur et une douceur venues de la mer, comme une échappée belle à travers les fumées et la poussière de la route, un éveil vers l’étrange.
À l’image du grotesque et ahurissant caddie chu comme un aérolithe sur le bord de la route, et qui dresse sa monstrueuse dérision au milieu d’un chaos d’immeubles vides à moitié construits, l’autostrade ouvre les eaux d’une Mer Rouge de panneaux publicitaires, d’affiches de cinéma peintes à la main, de pancartes criardes, de néons, de restaurants, boîtes de nuit, salles de jeux contrôlées par les pères ; de mauvais goût, mauvais rêve ; de vandalisme immobilier… vertiges qu’il traverse, bousculé, englouti dans le flot bruyant des camions et des « américaines »…
Une étrange et rêveuse paix l’habite ; il est comme anesthésié par le tohu-bohu enivré et désespéré de cet extraordinaire serpent de lumières qui glisse dans la nuit entre mer et montagne.
Il s’abandonne à cette force de vie qui l’emporte et le domine, et pourrait à chaque instant le précipiter dans la mort… Et là, précisément, est la source de cette impalpable quiétude, qui le dépossède des pesanteurs et des limites de son corps et le fond dans le courant d’un destin à la fois plus grave et plus léger, plus joyeux et plus tragique. Il se sent vivre au milieu d’une vie plus puissante que tout, plus forte que les haines et que les destructions, et qui se rie de la mort comme d’un jouet cassé ; et l’élan vital qui le projette du cœur de Beyrouth dans la flamboyance libanaise n’est pas seulement celle d’un peuple affirmant sa juste fierté et son espérance désespérée, c’est celle de l’humanité toute entière à laquelle, un instant, il se sent appartenir corps et âme : à cette minute, il n’est pas seulement libanais ou chrétien ou que sais-je ? il est un homme pris comme un poisson dans les filets d’une humanité avec laquelle, réellement et fantasmatiquement, il partage tout, absolument tout, – et rien ne serait moins absurde, quant à lui, que de mourir sur cette dangereuse autostrade, à quatre mille kilomètres de chez lui, avec ces hommes et ces femmes qui communient dans une unique détresse et une unique joie, dans la résignation et l’espérance d’une seule âme humaine…
D’ailleurs, de quoi s’inquiéterait-il ? Le chauffeur, une sorte de Moïse guidant son peuple, chante au volant et frappe joyeusement dans ses mains, enveloppé des transparences et des envolées tourbillonnantes des sept voiles d’un orchestre de violons, de flûtes et de tambours, tandis que régulièrement des coups de klaxon et des signes impatients lui font quitter le milieu de la route qu’il occupe sans plus s’en rendre compte, tant la ligne blanche l’attire inexorablement, comme une danseuse les feux de l’orchestre…
Jounieh. Les immeubles s’accrochent à la montagne ; c’est l’âme des hommes s’éveillant de son flanc, pour offrir à leurs rêves un abri et un avenir. Toute une humanité s’y pousse vers le ciel et l’air libre, dominant le torrent qui s’engouffre sous ses rochers et le large coude qui enveloppe la mer, comme pour l’apprivoiser aux fêtes et aux ivresses de ses casinos et de ses restaurants… L’infini entre dans le cœur de ses habitants, sous la forme du béton, de l’argent et d’un rêve d’ouverture au monde, le libérant du souvenir des tempêtes qui s’abattirent et de la mort qui se coucha sur ses rivages.
Sept mille ans de générations humaines dorment près du petit port de Jbeil qu’il atteint bientôt comme au sortir d’un exil. Sept mille ans abandonnés à la morsure d’un soleil immuable.
Ce ne sont guère ces ruines de l’âme qui l’attirent ; mais la paix du petit port suspendu hors du temps, et bientôt les ruelles qui le hasardent vers son cœur et ses hauteurs.
Il entre dans une petite église vide. Un instant de profonde plénitude l’y accueille, semble l’y désirer d’un désir millénaire. La lumière est rougeoyante et pure ; le silence, plein, comme offert dans cette main de pierre par le chant d’un oiseau voletant à l’entours.
Le cercle intime de la pierre et de la lumière se recueille, lové dans le vaste cercle des eaux. L’infini des mondes célestes s’y concentre et s’y déploie dans le cœur de l’orant, comme scellé par une pierre qui le protège tel un chérubin à la peau tendre et dorée.
À l’entrée de l’église, en effet, a été déposé un étonnant et touchant symbole, gravé dans la pierre : une femme‑triangle tient dans sa main un coquillage ; du corps‑triangle de la femme ne surgissent, chacun sur un côté, que la main tenant le coquillage, un pied et la tête dont la longue et belle chevelure semble flotter dans le vent.
Rencontre au bord de cette Mer peuplée des rêves et des désirs de tout un peuple, de la petite église chrétienne et du très ancien songe d’une déesse ressurgie de l’abîme des eaux et du temps. La vie des dieux est infinie. Ils vivent jusque dans la mort.
« Dieu est mort ». Et soudain ce Dieu auquel on s’était habitué, qu’on avait fini par oublier et dont la présence éternelle parmi les mortels semblait la mieux assurée du monde – ce Dieu se nimbe d’une lumière étrange et d’une absence déconcertante. Lui qui possédait une existence relative aux yeux des hommes, il dépose tout à leurs pieds et se retire dans l’absolu.
Et dans son cœur, à cet instant-là, renaissent la vie perdue et le désir brûlé. À l’intérieur de cet étroit espace sacré, dans le repli du plus intime et le murmure d’un pur silence, s’ouvre son cœur à quelque chose qui est plus grand que lui et qui lui donne d’exister, de survivre à lui-même.
Qu’est-ce, en effet, qui tenait encore debout en lui ? De quelles ruines tirait-il le souvenir mélancolique de la beauté enfuie ?
À quelles flammes s’élevant vers le ciel et dressant son mur infranchissable autour du vide qui s’était creusé dans son cœur – à quel feu ses ultimes désirs furent-ils éprouvés ?
De quel brasier son espérance s’échappa-t-elle comme un oiseau de cendres et d’ardeurs fugitives ?
La Vie, hic et nunc, rassemblait tout, tout l’épars ! Ici même et sans délai, elle le prenait dans sa main, le cueillait comme une fleur au bord du chemin ; tel qu’il était, avec ses couleurs fragiles, ses fines déchirures intouchables, sans choix ni préférences, elle le réintégrait à l’intérieur d’une joie cosmique et faunesque, à l’intérieur d’un ordre supérieur qui se moquait de l’ordre des hommes, et où soudain il se retrouvait entier, vivant et participant au jeu des dieux où les dés du hasard et de la nécessité se mélangent et font surgir un chiffre énigmatique.
Le véritable seuil de cette église ne fut-il pas, pour lui, cette déesse païenne au corps morcelé et pourtant intégré à l’intérieur d’une figure géométrique dont la tête qui pense et rêve, la main qui écoute et le pied qui danse, formaient les trois sommets, autour d’un vide centré sur l’invisible.
N’avait-il franchi ces milliers de kilomètres – qui le séparaient à la fois de ses origines les plus anciennes et de son avenir ouvert sur l’éternel – que pour rencontrer cette femme inconnue qui, soudain, réveillée d’un sommeil millénaire, arrachait son cœur à ses ténèbres et le portait au cœur d’elle-même, dans le coeur de son cœur, la douceur de son sein.
Quelle étrange lumière émanait de la pierre ocre ! On l’eût dit prisonnière du corps de pierre de la déesse depuis son endormissement, il y avait de cela des milliers d’années… Oui, elle portait dans son ventre une lumière très ancienne, qu’elle avait gardé pure en son sein pour, ce jour-là, la recueillir dans sa main et la lui tendre comme eau vive, eau éternelle – répondant à quelle demande informulée, à quel désir inconnu de lui-même ?
Ce jour-là, la terre libanaise qui n’avait jamais cessé d’être la terre des hommes, de tous les hommes, une terre universelle, la terre élue pour que l’homme y naisse à la vie et y meure à la mort – terre ouverte de toute éternité, brèche dans le monde et blessure au cœur – ce jour-là, la Terre elle-même l’accueillait dans son royaume, où nul ne sait si la vie est la mort, si la mort est la vie, sous les traits de la Femme au coquillage, de la déesse endormie au bord des flots, sirène de pierre et de lumière au cœur vif et battant au rythme des courtes vagues qui faisaient danser les barques dans le port de Byblos.
« O qui es-tu ?
Lecteur, lecteur providentiel, toi, me le diras-tu ? Qui est la femme de Byblos, la Vierge mère de toutes les femmes, de toutes les mères ?
Qui es-tu ? toi qui me donnas la vie, ma vie perdue, en me tendant ton coquillage et en me murmurant : Écoute !
Qui es-tu, toi dont je perçus le chant à travers le silence de cette petite église couleur ocre dominant une mer bleue à l’infini ?
Qui es-tu, toi dont la lumière respirait dans la pierre jaune depuis des millénaires, et que seul mon désir, peut-être, seul le désir d’un enfant du Ciel et de la Terre pouvait réveiller, de son chaste baiser, et recevoir dans le vase fragile de son cœur ?
Femme de Byblos, Mère du Liban et de l’humanité, qui es-tu ? et comment juges-tu tes fils et tes filles qui se disputent ta terre en héritage ?
Je te le dis : la vieille pierre à peine effleurée par le temps et remplie de tous les soleils qui se sont levés sur la terre – de cette pierre au cœur intouché, ferait-on une idole et la vénérerait-on des quatre coins de la terre, elle ne serait rien. Bâtirait-on par-dessus je ne sais quel sanctuaire, elle serait pierre morte et, sous la caresse de la main des hommes et enveloppée du souffle de leurs prières, elle demeurerait semblable aux innombrables pierres du désert, indifférentes à la peine sacrée des hommes et à leurs sombres mirages.
Femme de Byblos, femme de pierre charnelle, de lumière et de tendresse vive, je te vois, tu es belle.
Tes longs cheveux rouges qu’agitent les vents de Méditerranée caressent ton front, tes yeux, ta bouche, en légères boucles qui, parfois, se prennent entre tes lèvres. – Sont-ce elles qui leur donnent leur éclat, cette brillance où semble se refléter la mer ? ou est-ce ton désir, ton désir de sources fraîches, de pluies bienfaisantes qui coulent sur le visage ?
Et quand tes longs cheveux battent le souple et doux rocher de tes épaules nues, dansant sous les vents de Méditerranée, sont-ce eux qui t’auréolent ainsi d’un mouvement de lumière, ou celui-ci émane-t-il de ta poitrine, de la respiration profonde qui soulève ton corps et paraît être la respiration même de la mer, remontée des fonds les plus obscurs, des transparences les plus lointaines, ouverte au ciel immense, à sa clarté inaltérable, et aspirant sa lumière ineffable jusque dans les tréfonds les plus inaccessibles de son cœur ?
Car tu parais inaccessible… non comme une sirène endormie sur un rocher, insouciante des flots qui grossissent autour d’elle ; non plus à cause de ta beauté farouche et de ton sourire perdu au fond des flaques d’eau éparses parmi les sables. Mais à cause de ton mystère, à cause de ton regard blessé, troublé de je ne sais quelle inquiétude ? de quel appel inentendu ? de quelle tendresse à jamais disparue par delà l’horizon ?
Oh, qui t’a blessé les yeux ? Quelle peine obscure, quelle incommunicable détresse, quelle impossible tendresse a touché à tes yeux ? Quel oiseau t’a frôlé du tranchant de son aile ? Quel irréparable amour a déchiré ton regard ?
Ton regard, je le cherche. Je le cherche partout. Au-delà de la mer. Au-delà du temps. Au-delà de la vie et de la mort. Au-delà du possible. Au-delà du rêve et du réel. Car depuis longtemps, depuis ce jour où je t’ai rencontrée, le réel s’est aboli dans le rêve et le rêve s’est écoulé dans le réel, comme les grains de couleur dans un sablier, comme une lave dans la mer, comme un pleur dans mes yeux – et le rêve y a formé une petite île errante et introuvable, une petite goutte de sang durci, tel un rocher dans la mer où, certains soirs, je crois t’apercevoir, nue et crépusculaire, lointaine, o si lointaine.
Je te cherche. Où es-tu ? Je cherche ton regard. Où est-il ? Est-il perdu dans un rêve, dans sa contemplation des longs soirs qui s’éteignent sur la mer ? Est-il perdu en toi ? dans quelle quête d’étoile ? dans quel souvenir inconsolable ?
Où est-il, ton regard ? Se souvient-il de moi ? Se souvient-t-il de mon amour solaire ? Se souvient-il de l’ardeur de mon corps, de la soif inassouvie de mon âme ? Se souvient-il du passé ? Rêve-t-il le jour où la lumière apaisée pénétrera en lui et l’enveloppera de douceur ? Rêve-t-il le jour où la douceur enveloppera le monde et, posant sa main sur lui, le guérira de sa blessure ?
Oh, femme de Byblos, femme au corps pur et au regard blessé, je ne serai pas celui qui t’apportera la douceur et guérira tes yeux : mon bras se tend vers un ailleurs qu’il n’atteindra jamais ; ma main n’est pas faite pour toucher mais pour effleurer et ouvrir l’horizon, elle reste ouverte, désespérée, suspendue comme un soleil au-dessus de la mer.
Oh, femme rêvée, femme caressée sur la pierre dorée, mon chant, mon chant uniquement fait d’espérance, mon chant, tellement gorgé d’espérance tant le corps qui l’a formé est gorgé de soleil, mon chant si rempli de folle espérance qu’elle se renonce en lui, comme le soleil se renonce dans la nuit – mon chant, inaudible tellement il est devenu désespéré, tant ma vie s’est toute entière donnée à lui, toute ma vie, ma vie présente et à venir dans la mort, mon chant que toi seule peut entendre, qui est fait pour toi seule, pour ton regard blessé, pour ton cœur déchiré, pour ton attente infinie – mon chant s’envole de ma main comme l’oiseau blanc de l’Arche et nul ne peut le voir, nul ne peut apercevoir son vol de feu à midi ni la traînée d’étoiles qu’il répand dans la nuit quand, immobile, il étire si loin ses ailes, il monte si haut dans le ciel, qu’il se confond avec le mystère des univers inconnus.
C’est là-bas, très au-delà de nos vies terrestres, très au-delà de la mort même qu’encore nous pouvons contempler à travers l’éclat subtil de la lumière intouchée, quand portée jusqu’à nous par un rêve, elle se fait pour nos cœurs le messager d’un autre rêve, d’un rêve né du plus profond des rêves…
C’est là-bas, là où c’est inimaginable, là où c’est impalpable, c’est au-delà encore de tout inconcevable… C’est plus loin encore, et c’est pourtant plus vrai, plus bouleversant, plus réel en moi, plus présent à mon cœur que tous les mondes que j’ai pu habiter ou ceux que j’ai seulement traversés…
Je vous le dis, j’en témoigne, je n’ai d’autre preuve que cette absolue absence de preuve qui se donne dans mes mots et les pétrit dans sa lumière, ce vide absolu dont sont faites mes paroles et à travers lesquelles seul celui qui peut entendre entendra l’appel insensé qui vient de là-bas, là-bas…
J’en témoigne avec mon corps nu, semblable au corps de la femme de Byblos, je témoigne de ce qui demeure sans témoignage… corps ouvert, corps imaginaire, corps rêvé à l’intérieur de l’échappée belle de son corps‑triangle…
O, André Virel, toi à qui j’offre mon chant, tu m’entendras là où tu es. Tu m’entendras parce que, toute ta vie, tu as désiré entendre : l’inaudible de la beauté, l’intouché de la souffrance humaine, et la joie pure, la joie vraiment pure qui se donne dans le cœur terrible du plus humain… parce que nul doute que tu as su entendre, que tu as entendu… le chant qui monte là, de ce corps rêvé qui semble s’éployer sur l’horizon aux dimensions de l’univers, à la taille d’un autre monde que, jamais, tu n’aurais voulu voir séparé de ce monde-ci, du monde des hommes… le seul monde, et pourtant tout autre dans vos yeux, poètes de l’invisible au regard défait par toute la tendresse qui se donne jusque dans la blessure la plus secrète du monde, au regard bouleversé qui ne croit plus qu’en la bonté sans nom… en l’invisible beauté.
André Virel, Maurice Bellet, venus de deux horizons lointains et qu’on pourrait croire opposés… Bêtise ! c’est la même vérité, avec ou sans Dieu, c’est la même bonté, c’est le même regard qui passe aujourd’hui dans le regard blessé de la femme de Byblos, dans le regard blessé de tout un peuple… dans le corps invisible de la déesse, qui à la fois s’ouvre, éclate comme le corps de l’Amante éternelle, son corps rempli d’étoiles et de clartés sombres, et se resserre, ouvre passage étroit tout au fond de l’horizon…
Je porte en moi ton regard blessé, femme de Byblos, ce regard qui cherche à travers la nuit le seul passage possible, la seule entrée possible dans la Vie, dans ce monde de tendresse qui nous déconcerte à chaque instant, à chacune de nos souffrances… je cherche le passage ouvert à mon regard rempli de nuit, rempli de tristesse… je le cherche pour tous les hommes, je le cherche au côté de tous les hommes, confiant en celui qui me dispense la vie, les joies et les douleurs… je le cherche parce qu’il existe en moi, dans mon cœur fou et illuminé, dans mon esprit fragile et tendu comme l’arc du centaure…
Passage,
je te cherche, depuis que le centaure au front ouvert a décoché sa flèche, je te cherche depuis que l’histoire a commencé,
passage ouvert dans le monde ;
je te cherche depuis que tu m’as regardé, femme de Byblos, depuis que je t’ai regardée, et que dans ton regard blessé j’ai reconnu mon propre regard,
passage ouvert dans mes yeux ;
je te cherche depuis que je suis né, avant même que sois venu à naissance, car je suis venu pour toi, je suis venu à ta rencontre,
passage ouvert dans mon corps ;
je te cherche depuis que je suis mort, mort à la mort d’avant naissance, mort à la mort dont on dit qu’elle vient,
passage ouvert dans l’éternité ;
je te cherche depuis toujours, parce que tu te confonds avec la première tendresse et avec la première douleur,
passage ouvert dans mon cœur ;
je te chercherai sans fin, au-delà de tous les mondes, au-delà de toutes les mers, parce que tu te confonds avec la dernière douceur, avec la dernière blessure,
passage ouvert dans mon esprit !
O, femme de Byblos, ne m’oublie pas, ne m’abandonne pas dans ma folie, ne m’abandonne pas dans notre amour…
Je reviendrai.
Je reviendrai sur cette terre de feu, sur cette terre de drame qui fut la terre de notre amour.
Je reviendrai sur ce morceau de rocher qui semble flotter à la dérive sur les eaux.
Je reviendrai vers cette sirène endormie sur les flots et qui rêve l’Océan surgi des profondeurs de la Terre.
Je reviendrai vers cette déesse rêveuse au visage de pierre, qui regarde le ciel et l’éclaire de sa vraie lumière.
Je reviendrai vers toi, ciel du Liban, ciel de la terre universelle – non la terre de tous mais de ceux qui l’aiment et la respectent.
Je reviendrai parce que je t’aime.